Chapitre 2

Le destin me fait à nouveau repartir en Russie. Nouveau voyage, nouvelles rencontres, nouvelle ville, nouveau blog.

Pour la suite, c’est ici :

http://russie-derant.tumblr.com/

(photos à venir… Pour les plus impatients:

 http://tioumenmesuivephotos.tumblr.com/ )


En un seul et dernier mot.

Longtemps j’ai réfléchi à comment fermer le recueil de cette belle aventure qui fut la mienne.

Parler des craintes ressenties et surmontées, dire ce que cette année m’avait apportée, ce que je ne pourrais oublier … ? Non. Une série de lieux communs sur une expérience hors du commun.

Je me suis très vite rendu compte que c’est à travers les regards étrangers, prismes nouveaux, que j’ai appris, au terme d’une année non sans péripéties, à mieux me connaître moi même pour être enfin capable de voir le monde qui s’offrait à mes yeux.

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Il devient alors futile d’utiliser des mots et des images pour décrire des sensations. Car l’odeur d’un sous-bois se sent et ne s’écrit pas, tout comme la vision infinie d’un lac gelé ne peut être photographiée.

Dans ce paradis de blancheur j’ai tenté malgré tout d’écrire en lettres d’or le plus possibles de sentiments, de transmettre ces impressions liquides, impossibles à capturer, en des mots. Afin de vous amener à mes côtés, comme spectateurs, silencieux.

Car oui, le plus bel hommage que je peux rendre à présent à ce lieu et par dessus tout à ces habitants est le silence. Un silence plein de reconnaissance et de respect qui va avant tout à ceux qui m’ont permis de partir, le bureau des Relations Internationales de l’Université de Toulouse II le Mirail et bien-sur à Mr Béliakov sans l’aval et les conseils de qui cette aventure n’aurait jamais pu avoir lieu. Ensuite à ceux qui m’ont soutenus, de tous temps et par tout temps tout du long de cette année, ma famille. Et ceux qui m’ont suivis et motivés à continuer à narrer mon quotidien, Mme Crabère, mes amis.

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Puis viennent ensuite les incroyables personnes et personnels au cœur immense et insondable rencontrés sur place dont je ne ferais pas la liste complète de peur d’en oublier certains.

Sachez qu’à jamais votre souvenir et votre amitié resteront profondément gravés au fin fond de moi même et que plus que cela, je garderais en moi les enseignements inestimables tirés de mon temps passé à vos côtés.

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Car voyager c’est apprendre à se connaître avant de connaître les autres. C’est partager, donner, sans jamais rien attendre en retour, c’est savoir être humble face à la beauté et la grandeur.

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Pour tous ceux qui ont su avoir le courage de supporter mes digressions et interminables récits, mes coups de gueule passagers et autres allégresses personnelles, à ceux qui m’ont lu et ont fait vivre ce blog à eux tout seuls.

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Mais surtout à Oksana, Artiom, Katia, Artiom, Anya, Oleg, Katia, Roma, Maria, Nikita, Sacha, Dacha, Dima, Sergueï, Jenia, Anna, Brieuc et enfin à celui avec qui j’ai partagé chaque seconde de cette aventure, Pierre-Édouard.

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À toutes ces sublimes personnes, du fond du cœur, merci.

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Les capitales de Russie (Première partie)

Saint-Pétersbourg, dans les arrières cours, les rats.

Avril 2013/Août 2013

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Après un merveilleux interlude norvégien de quelques jours je me retrouve à l’aéroport Pulkovo de Saint-Pétersbourg, une grosse valise à mes côté dans l’attente de la petite famille qui vient me visiter chez les soviets!

En quelques heures d’attentes je retrouve la Russie que j’avais quitté pour quelques jours, je suis là à contempler tous ces gens, entre scènes d’allégresse de familles tout juste recomposées ou retour de Londres du fils prodigue attendu par sa famille et ses amis, un peu en retrait, ou encore le retour de l’amoureux depuis Amsterdam et l’arrivée des parents impatients de visiter l’appartement de leur fille nouvellement installée dans la métropole. J’aime ces lieux de transit, j’aime y voir les gens et tenter de découvrir leurs histoires, laisser traîner une oreille indiscrète (un luxe que je ne pouvais pas me permettre les premières semaines suivant mon arrivée..) et partager ces sourires, bientôt se sera mon tour.

J’avoue être impatient de retrouver ma petite famille au grand complet et de lui faire visiter et partager un bout de mon aventure russe.

Première étape, Saint-Pétersbourg, la capitale historique et culturelle. La villes aux mille facettes et mille coupoles dont l’on arpentera bientôt les rues.

Puis petit à petit, les avions atterrissent, Paris, Amsterdam, la famille est recomposée.

Premier pas dans une capitale hivernale, la température avoisine les -10 degrés Celsius, une douce mise en jambe pour la saison. Après un coup de fil passé au chauffeur de taxi (en Russie les taxis se réservent par téléphone et le prix est calculé selon la distance du trajet et l’heure à laquelle il est commandé. Une fois le lieu d’embarquement donné ainsi que la destination, vous recevrez un sms quelques secondes plus tard récapitulant la commande et annonçant à l’avance le prix. Compter une dizaine d’euros pour rejoindre l’hypercentre de St Saint-Pétersbourg avec ces standards téléphoniques et environ cinq fois plus si l’on s’adresse aux agences de taxi de l’aéroport..) et quelques minutes d’attente plus tard voici que déboule une Lada. Comment imaginer meilleure introduction? Une ballade en Lada dans les artères de St Saint-Pétersbourg bercés par les propos empreints de nostalgie des temps passés propre à tous les chauffeurs de taxis. Le notre, incroyablement loquace (il m’était déjà arrivé de passer plus de trente minutes dans un taxi à Tioumen avant que le chauffeur, l’esprit visiblement ailleurs, ne daigne m’adresser la parole, pour me demander si je suis bien son client!) était alors policier en Ukraine au moment de l’effondrement. Dégoûté par les pratiques policières et les abus d’une liberté nouvelle il avait décidé de s’installer dans la métropole russe et avait finit par conduire ses clients aux quatre coins de celle-ci. Nous voilà donc assis tous les quatre dans cette petite voiture que nos valises finissent de remplir à discuter avec ce nostalgique comme nous en verrons d’autre au long de notre périple. Une fine neige tombe alors et les routes, seuls espaces encore dominés par les sombres couleurs de l’asphalte, sont lentement recouvertes d’un léger manteau blanc. Nous voguons dans ce blanc océan complètement étranger aux yeux et aux oreilles de mes parents. Le froid de l’extérieur et compensé par les chaudes paroles de notre chauffeur dont le bonheur dépend de notre bien être dans cette ville. A mesure que la buée recouvre les vitre de la voiture nous nous enfonçons au plus profond de la ville.

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Après s’être familiarisés avec notre hôtel, Dostoïevski, au cas ou l’on oublierait où nous sommes, nous arpentons les rues adjacentes et finissons très rapidement sur la désormais très célèbre perspective Nevski. Interminable boulevard de presque cinq kilomètres de long concentrant, et cela depuis des décennies, la plus grande partie de la vie culturelle, artistique, gastronomique et même économique de la ville. L’artère fémorale de Saint-Pétersbourg bat ses kilomètres devant nos yeux et s’étale à perte de vue. Son incroyable largueur serait le fruit d’une erreur de calcul, deux équipes en auraient entamé la construction simultanément, en partant chacune des deux extrémités opposées. Malheureusement, au moment de se rencontrer elles n’étaient pas parfaitement alignées et les ingénieurs de la voirie décidèrent alors de continuer celle ci des deux côtés ce qui lui confère à présent ses dimensions imposantes.

Des deux côtés d’une circulation dense mais fluide les passants s’affolent, on vit ici. Les façades des magasins, bistrots et autres restaurants luisent de mille feu et cette cascade de couleurs n’est interrompue que par les multiples ponts qu’elle enjambe dans sa course. Parlons de ces canaux, fils de glace qui circulent et tracent de nouvelles routes l’hiver, empruntables à pied ou a ski et uniquement en bateau durant le printemps et l’été. Ils saignent la ville comme des veines qui s’entrecroisent sans cesse pour former un réseau labyrinthique difficile à comprendre. La vie de la perspective Nevski trouve source dans tous ces canaux, elle en est le centre névralgique.

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La neige se met alors à lentement tomber à nouveau et le temps se fige. Les flocons flottent lentement et avant même de toucher le sol nous sommes dans les années 1830 est scrutons la même perspective à travers les yeux de Nikolaï Gogol. Le récit éponyme qu’il tirera de la description de ce boulevard paraîtra plus tard dans son recueil « Les nouvelles de Pétersbourg » et se révélera être d’une franchise désabusée, trait commun aux écrits de l’auteur. Mais cette fois ci les passants semblent irréels, nous sommes ballottés à droite, à gauche, amenés d’un côté à l’autre, sans transition. Comme si nous étions dans un rêve. Le vent entaille violemment mes joues et le bruit des sabots claquant sur le pavé glacé est alors remplacé par le klaxons des automobiles. Me voilà toujours au même endroit, les flocons ne tombent plus et déjà la route balayé retrouve sa sombre couleur de jais, il est temps d’entrer dans une de ces féeriques vitrines et d’y manger notre premier repas local. Pelminis, pirojkis, soupes aux mille viandes et blinis noyés de confiture de fruits rouges : tout y passe ! En moins d’une heure nos papilles gustatives survolent le plus grand pays du monde, de la Sibérie à la Russie occidentale en passant par le Caucase et son chachlikh toutes les cuisines du monde se retrouve unies, fédérés lors de notre repas. La plus belle image du multiculturalisme de la Russie se retrouve dans ses assiettes.

A la sortie du restaurant, oubliant la fatigue et le froid nous faisons encore quelques pas le long de cet axe mythique et rentrons lentement. Première soirée russe. Des immeubles décrépis, des coupoles dorées, des Ladas, de la cuisine russe et sa vodka, des panneaux à l’alphabet incompréhensible, de jeunes femmes à talons hauts par -10 degrés, de la neige et de la glace : Pas de doutes, nous sommes au bon endroit.

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Il est toujours difficile de commencer la visite d’une ville, on ne sait jamais quel monument aller voir en premier, quel musée visiter, dans quel ordre et à quel moment de la journée..

Nous commençons donc, de façon aléatoire, par la forteresse Pierre et Paul. Jonchée sur une île en bordure de la Néva, la forteresse Pierre-et-Paul fut construite en 1703 par Pierre le Grand et subira moult transformations au fil des siècles. Elle abrite aujourd’hui le musée municipal de Saint Pétersbourg, la cathédrale de Pierre-et-Paul où reposent les dépouilles de tous les Tsars (à l’exception de celle du dernier d’entre eux, Nicolas II, dont les restes, exhumés très récemment, sont entreposés à Yekaterinburg, lieu de son exécution) mais elle héberge aussi la Monnaie Nationale et figure d’ailleurs sur les billets de banque de 50 roubles.

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L’entrée se fait par un large pont pavé bordé de deux rangées d’austères lampadaires qui mènent directement le regard vers une imposante entrée en pierre blanche se détachant parfaitement de l’ensemble compact que forme l’enceinte extérieur du fort. Une fois passée lourde porte ouverte nous voilà en face d’une seconde entrée encore plus majestueuse. La pierre est à nouveau blanche et se détache une fois encore de l’ensemble, mais le plus marquant reste tout de même l’imposant aigle bicéphale noir et doré qui trône, frappé du blason de la ville (Saint Georges terrassant un dragon), au dessus de l’entrée. Tout voyageur est alors écrasé par ce massif symbole lorsqu’il franchit la porte d’entrée. C’est donc tête baissée que nous entrons timidement dans l’enceinte intérieure de la forteresse. Entre bâtiments à l’architecture italienne et aux murs multicolores et églises en réparations, je suis un peu déçu par cet intérieur. Aucun détail particulier ne capte mon regard ni même l’objectif de mon appareil photo. L’extérieur de la cathédrale étant malheureusement en réparation et donc habillée d’un échafaudage n’a rien de vraiment spécial et l’intérieur, bâtit dans un style assez exubérant et habillé lui de marbres et autre lustres dégoulinants de brillance gâche l’atmosphère du lieu. On passe devant les tombeaux de marbres gentiment alignés mais pas éclairés ce qui rend leur déchiffrage quasiment impossible puis tombe dans une petite boutique de souvenirs ou les prix de poupées russes dont l’authenticité peut être remise en question frôle l’indécence. Sortons rapidement, sans intérêt particulier.

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Toute la beauté de cette forteresse prendra corps lorsque nous en monterons les remparts qui, en leur sommet, délivrent une vue magnifique sur la Néva et la rive opposée de celle-ci. Une rive qui accueille d’ailleurs les vertes façades du musée de l’Ermitage. A travers ce blocs aux multiples couleurs, les bulbes écaillés de la cathédrale Saint-Sauveur-sur-le-sang-versé transpercent l’horizon et viennent trôner au dessus de cette jungle urbaine. Au premier plan l’immensité blanche de la Néva encore gelé en ce mois d’Avril apaise l’ensemble. Malgré le vent qui cisèle la moindre partie de corps non couverte nous restons plusieurs dizaine de minutes à contempler ce spectacle grandiose et reposant. Saint Pétersbourg est une vraie capitale culturelle, elle se laisse bercer par les flots de ses innombrables canaux et lorsque ceux ci sont gelés la vie y ralentit et se fige. Nous voilà donc devant cette nature morte pleine de poésie à contempler des façades que nous allons très bientôt côtoyer.

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Descendons donc de ce belvédère pour traverser la Néva et nous retrouver dans le centre historique de Saint Pétersbourg et après quelques pas seulement nous voilà face à la cathédrale Saint-Sauveur-sur-le-sang-versé, véritable chef d’œuvre d’architecture russe médiévale. Cet édifice, haut perché entre deux canaux intérieurs n’a rien à envier à sa cousine la cathédrale Saint-Basile-le-bienheureux de Moscou. La construction est dominée par des bulbes aux écailles multicolores et autres promontoires garnis avec un excès contrôlé de fenêtres encaissées dans des cadres de pierre blanche sculptée.

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Tout est ravissant et lorsque le doux soleil du matin perce timidement les nuages les dorures explosent la rétine. Les aigles bicéphales trônant au sommet de petit chapiteaux parsemés aux quatre coin de l’édifice le glorifient et arrivent à amplifier encore la grandeur de cet édifice sacré. Une fascinante impuissance prend quiconque se retrouve au pied de cette bâtisse, comme écrasé. Puis, suite à une seconde trouée dans la couverture nuageuse, un rayon de soleil traverse le ciel et vient se réfléchir sur l’imposant bulbe doré perché sur la tour de droite, comme détachée à l’édifice. Les moulures et sculptures changent en fonction de la luminosité et l’on se rend dès lors compte que l’édifice a été conçu à cet effet. Saint Pétersbourg, ville de tempêtes artistiques et culturelles, bâtit sur les cadavres épuisés de dizaines de milliers d’esclaves décimés par les maladies et l’épuisement, ville puissante qui maîtrisa les éléments. Toute la puissance divine est alors complètement perfectible lorsque nous sommes face à un tel édifice. Mais c’est bien l’intérieur de celui ci qui révèle encore son lot de surprises.

L’entrée se fait par un petit porche discret orné d’un chapiteaux aux tuiles bleues, jaunes et dorées surmontées sans surprise d’un imposant aigle bicéphale.

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Il suffit de quelques pas pour prendre conscience que le spectacle visuel de l’extérieur de l’édifice n’était qu’une introduction à ce qui attend le visiteur à l’intérieur. Les dorures sont ici voisines des mosaïques, d’imposantes fresques dont la grandeur ne se suffit pas aux simples murs mais aux plafonds et tout naturellement à toutes les surfaces possibles.

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Ces millions de petits tessons multicolores d’emblemata s’assemblent alors pour créer un ensemble spectaculaire, céleste. Autant nous étions écrasés par la grandeur du bâtiment depuis l’extérieur, le coup fatal nous est alors porté avec une divine grâce. Les visages de saints aux mille expressions s’enchaînent et s’assemblent, se construisent et se déconstruisent au fil des pas et une peur nous saisit alors: où vraiment regarder, où attarder son regard?

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La sensation que dégage ce grand naos et ponctuée par la peur d’en manquer un détail, une image, un lustre, un pas sur la mosaïque que nous foulons négligemment.  Les dorures se reflètent les une dans les autres et renvoient les lumières des ensemble de petites bougies jaunes à la cire de miel dont l’odeur embaume la pièce.

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 Nous sortons de cet ineffable bâtisse, comme glorifiés. Et après quelques pas non assurés sur les chemins glacés du parc Mikhalkhov nous atteignons les grandes grilles fermées du Musée Russe. Grande bâtisse aux murs jaunes éclatants dans cette infinie blancheur qu’offre le sol.

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Tout est démesuré, le parc adjacent au musée est lui aussi grand dans son étroitesse. En son centre, Pouchkine tend un bras désinvolte vers le lointain et semble nous indiquer une direction, nous la suivrons. Faisons confiance à l’âme russe, aux mots de la Russie, à celui que tous connaissent et citent avec un respect inégalable et inégalé.

« Люблю тебя, Петра творенье,

Люблю твой строгий, стройный вид,

Невы державное теченье,

Береговой ее гранит,

Твоих оград узор чугунный,

Твоих задумчивых ночей

Прозрачный сумрак, блеск безлунный. »

« Oui, je t’aime, cité, création de Pierre,
J’aime le morne aspect de ta vaste rivière,
J’aime tes dômes d’or où l’oiseau fait son nid,
Et tes grilles d’airain et tes quais de granit,
Mais ce qu’avant tout j’aime, ô cité d’espérance,
C’est de tes blanches nuits la douce transparence »

— Alexandre PouchkineLe Cavalier de bronze.

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Courte halte dans de petites échoppes multicolores proposant poupées russes, jeux d’échecs, foulards, maillots de hockey et autre objets traditionnels en bois.

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Parmi les grasses et traditionnelles matriochkas on peut voir les célèbres objets dérivés à la sauce occidentale. Ainsi, Poutine fait face à HuJinTao, lui même à côté de Fidel Castro, jusque là rien de bien troublant. Mais lorsque SarkoZy (en russe dans le texte) se retrouve flanqué de Freddie Mercury et de ABBA on commence à se poser des questions. Mais l’association la plus hilarante restera celle de François Hollande entouré de Mickael Jackson et de Ben Laden, un sacré triolet de terroristes, respectivement des promesses, des oreilles et des airs.

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Continuons notre marche hivernale et rejoignons une fois encore la perspective Nevski. Boissons chaudes et apple struddel nous sont alors servis au dernier étage du café de la librairie Zinger. Lieu à l’intérieur duquel, selon la légende, Pouchkine aurait dégusté son dernier café avant d’affronter le baron d’Anthès en duel, duel aux tragiques conséquences.

De ce lieu chargé d’histoire nous pouvons contempler le dôme d’architecture romaine en cuivre oxydé de la cathédrale Notre Dame de Kazan.  

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Flanquée par deux panthéons lançant chacun deux séries de colonnades en demis arc de cercle, le dôme central de l’édifice domine un panthéon d’inspiration romaine. L’ensemble est surveillé par la forte poigne de Kotouzov.

En 1932 celle ci est transformée en musée de l’athéisme mais elle retrouve sa fonction primaire en 1990 alors que le musée sera déplacé dans un autre endroit en 2000 seulement. Lorsque nous entrons dans ce majestueux Eden de pierre et ce ne sont pas seulement nos yeux mais aussi nos oreilles qui vibrent alors. En effet, nous venons d’entrer alors qu’une messe orthodoxe commence tout juste. Des dizaines de personnes nichées dans notre dos chantent des cantiques vibrantes qui prennent instantanément au corps et embrument l’esprit. Le concret laisse place à l’euphorie et à la transe musicale, les voix s’entremêlent alors dans une éternelle et répétitive complainte qui inhibe l’auditoire. Un auditoire éclectique qui se signe comme il croit et croit comme il respire. Un moment émouvant.

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Après une délicieuse dégustation de pelminis et autres petits plats russes nous rentrons tranquillement vers l’hôtel dans l’intention se ressortir plus tard avec mon frère et de se familiariser avec la vie nocturne pétersbourgeoise dont on m’a si souvent fait la publicité.

Mais cette escapade nocturne nous révèle un tout autre visage de cette ville si belle en journée. Une fois voilée de noir la crasse resurgit et Pétersbourg dévoile alors tous ces secrets. Les arrières cours jusqu’alors fermées ouvrent leurs lourdes portes et le flot des touristes profitant à présent du confort de leurs luxueux hôtels laisse place au ballet des charognards et pilleurs de la nuit, les rats.

Tels les villages Potemkine, de simples façades de bois creuses que l’on dressait le long des fleuves et des routes pour donner une image glorieuse mais erronée de l’Empire Russe à la tsarine Catherine II lors d’un voyage en Crimée, les belles façades, d’inspiration italienne pour la plupart, révèlent dans leurs arrières cours un tout autre spectacle. Un ballet ou les rats sont les rois et ou nous sommes les spectateurs. Rois de la nuits et rois des rues. A la nuit tombée nous nous retrouvons face à ces boules de poils hirsutes et sombres qui déambulent où bien leur semble sans même vous porter attention. Nous faisons partie de ce décors d’apparat. La soirée s’allonge et se transforme très vite en matin et les vapeurs alcoolisées aideront deux âmes à trouver le chemin des dames au rythme des tambours électroniques.

Le lendemain, ou plus tard, nous voilà de nouveau dans les rues de Pétersbourg direction l’Ermitage.

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Le plus grand musée de Russie mais surtout du monde. Sa collection dépasse celle du Louvre et l’on raconte que quiconque voudrait contempler chacune de ses œuvres durant pas moins de 5 secondes devrait y rester plus de cinq mois! La collection y change fréquemment et seulement 60 000 œuvres sont exposées alors que plus de 3 millions sont stockées dans les réserves. Réserves d’ailleurs gardées par les plus surprenants de tous les gardes : un bataillon complet de 70 chats qui ont pour mission de chasser les rats et autres rongeurs qui attaquent les toiles et les différents objets qui y sont entreposés. Une tradition qui date d’il y a presque trois siècles lorsque Elizabeth I, fille de Pierre le Grand, demande l’expédition de 200 chats de Kazan capables d’attraper des souris dans le palais d’hiver. Depuis les chats sont des chats de rues récupérés et entretenus par un employé dont la mission et de s’assurer du bien être des félins.

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Il est difficile de résumer la visite d’un tel musée, voire même impossible de décrire dans le détail une seule des mille salles qui le composent. La course aux découvertes artistique se transforme très vite en marathon d’endurance physique et oculaire. Il est dur de ne pas dédaigner certaines salles et certaines toiles après plus de cinq heures de visite, voilà bien un problème que partagent tous deux le Louvre et l’Ermitage.. C’est regrettable. Il n’empêche que la richesse de la collection est impressionnante et vraiment intéressante, entre objets en or, trésors des peuples Scythes, toiles de maîtres italiens (de Vinci, Michel-Ange, Le Caravage …), hollandais, flamands ou encore français (Matisse, Monet, Renoir, Cézanne…) les centaines de salles s’enchaînent avec toujours le même étonnement et le spectateur se prend vite au jeu des devinettes en essayant d’anticiper le contenu de la salle suivante.

A la sortie de ce périple nous voilà au centre de la Place du Palais, au pied de l’élancé et majestueuse statue d’Alexandre.

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Culminant à près de quarante-huit mètres de hauteur, elle domine l’ensemble vide que crée la Place du Palais. Le calme qui y règne impose un certain respect, le passant frôle les murs et effleure le pavé d’un pas respectueux et discret. A défaut de vie, cet espace sans limite possède une âme.

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Dans la même foulée nous retrouvons la Volga toute de glace vêtue et la longeons tranquillement pour tomber face au cavalier de bronze, Pierre le-Grand, chevauchant sa terrible monture pointe un doigts inquisiteur vers le lointain. Commandée par Catherine II et réalisée par le sculpteur français Falconet (qui y travaillera pendant douze ans) ce n’est pas tant la statue elle même que le socle qui l’accueille qui dégage le plus de magnificence. En effet, juché sur un piédestal en marbre de 450 mètres cube (soit un poids approximatif allant de 1200 à 1500 tonnes), la pierre est d’un seul bloc. On raconte même qu’il s’agirait de «la plus grosse pierre jamais portée par l’Homme». L’ensemble n’est pas grand, il est titanesque!

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Dos à la Néva nous nous dirigeons alors vers la Cathédrale Saint Isaac, jumelle de Notre Dame de Kazan par son architecture d’inspiration romaine elle possède par ailleurs un dôme bien plus grand et haut (dont la vue du sommet est, soit disant, magnifique).

 

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L’intérieur, dans un style dépouillé, présente un très grand naos au carrelage damé. Bâtie par l’architecte Auguste Ricard de Montferrand, le dôme de la cathédrale fait partie des plus grands dômes du monde. Le vide de l’intérieur reflète le dépouillement architectural de l’extérieur. Cela dit les deux entrées de la cathédrale sont majestueuses.

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Puis vint le dernier jour de notre périple, premier arrêt, les tours bleues ciel de la cathédrale Saint-Nicolas-des-Marins. Coifée de cinq coupoles dorées dont la plus haute culmine tout de même à 52 mètres, la cathédrale a été commandée par Elisabeth Ière. La construction de celle ci s’étala sur presque neuf années mais ces détails sont superficiels. Le trait le plus intéressant de l’édifice est son architecture, une architecture directement inspirée de la marine et de son univers. Les clins d’œils s’enchaînent et se multiplient lorsque l’on scrute patiemment la façade du bâtiment. Des grilles ornées d’ancres marines à l’architecture globale imitant celle du pont d’un bateau, il n’y aucun doutes concernant la prise de partie de l’architecte. A l’intérieur les touristes sont contenus dans un espace délimité par de fines cordes afin qu’ils ne perturbent pas les gens venus ici pour y prier et veiller les morts et disparus en mer dont les noms sont affichés sur les murs. Saint-Nicolas, patron des mers est ici prié tous le jour durant.

Une salle, ouverte seulement durant le printemps et l’été, est située à l’étage supérieur. Malheureusement, nous y étions en hiver et nous n’avons pu y accéder.

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Flânants dans les rues nous tombons nez à nez avec le palais des Ioussoupov, sur les rives de la Moïka. Curieux hasard nous y sommes le jour même de la réouverture de celui ci. La famille, principalement connue pour sa participation présumée lors de l’assassinat de Raspoutine, possède un incroyable chapelet de salles et antichambres aux décorations époustouflantes. Le calme qui règne dans ce bâtiment est impressionnant. On vogue de pièces en univers différents, les salles ont des thématiques colorées et le bâtiment possède son propre petit théâtre. On raconte que l’une des filles Ioussoupov , très douée pour le théâtre et grande amatrice ne pouvait en faire son métier et se représenter en public du fait de son rang social. On lui construisit donc son propre théâtre privé. La maison est très belle et le fait que nous étions presque seuls à en visiter les arcanes rajoute sans doute au bon sentiment qu’elle dégagea. La bibliothèque fait notamment rêver, la collection de livres en toutes les langues et l’organisation de celle ci nous transporte dans d’autres temps. On y retrouva d’ailleurs des lettres d’amours écrites par Pouchkine à une des filles de la famille, cachées dans un recoin de la salle. Quelques minutes entourés de ces livres permettent d’aisément imaginer le père de famille fumant sa cigarette cartonnée en costume deux pièce et lisant son exemplaire du «Contemporain» éclairé par la faible et vacillante lumière d’une bougies. En un battement de cils nous voilà remontant le temps, un voyage instructif, bien plus que le simple vaste clinquant dont certains musées ont la fâcheuse tendance à pousser à l’exubérance. Un lieu vrai et étonnamment intact (me bâtiment a servit d’ambassade pendant plusieurs années ce qui lui a permit de ne pas être pillé puis réorganisé durant l’ère soviétique).

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Un bilan mitigé à la fin de la visite de cette ville/musée. Le ticket y est une peu cher certes mais la prestation reste quand même à la hauteur. Une bonne répétition avant la grande première «Moscou, vraie capitale de Russie».

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Sautons alors dans un train, direction Moscou, au standard européen, quelqu’un passe même nous demander comment nous allons et nous propose un rafraîchissement. Les sièges sont inclinables et aucune odeur suspecte ne plane dans le wagon lorsque nous y entrons. Soit les amortisseurs venaient d’être changés soit les rails étaient vraiment droits et lisses… A ne rien y comprendre, sommes nous bien en Russie?

Du hublot de cet avion ferroviaire, un standard unique, nous voyons très vite le béton se substituer à la verdure. Les insipides barres d’immeubles et autres silos de stockage en béton datant d’une autre aire disparaissent peu à peu et l’on voit les premières petites isbas aux couleurs criardes pointer timidement le bout de leurs toits en bois. C’est l’extérieur qui nous sort de notre torpeur occidentale et nous fait réaliser que nous sommes bien en Russie.

Il est toujours curieux de constater que malgré sa vaste superficie la Russie est identique. Que l’on soit à Tioumen ou à Moscou les rues comme les champs sont identiques. Il serait difficile de reconnaître l’endroit où une photo a été prise si elle représente une simple rue ou un champ. En ville, l’architecture soviétique et post soviétique est la même, de Vladivostok à Kaliningrad. Les voitures sont les même, les gens aussi. A la campagne, les petites fermes en bois sont toutes identiques, de même pour les isbas et datchas qui longent la voie de chemin de fer. Voyager en train en Russie est merveilleux le premier jour et devient monotone les jours suivants.

A suivre …

 


Récit d’une année en Sibérie.

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De Toulouse à Paris, la tête toujours en Sibérie.

14 juillet 2013

Deux semaines que je suis rentré et me voilà de nouveau sur les chemins, à défaut de terre ils sont de fers cette fois ci.

Le TGV, frustré par la lente allure à laquelle il est forcé, rappelle en moi de doux souvenirs sibériens.

Déjà deux semaines, deux semaines et deux sentiments. On ne se rend vraiment compte de l’influence et de l’importance d’un lieu que lorsque on le quitte. J’ai laissé une part de moi en ce lieu et en retour ce lieu a laissé une empreinte indélébile et profonde, il a marqué mon esprit et ma chair. L’excitation du retour laisse très vite place à l’amertume du départ et tel un wagon pourvu d’une seule roue j’alterne entre deux rails, bercé par des voix intérieures tentatrices. Je ne peux pas nier avoir conçu une retour à Tioumen, j’y ai laissé une part de mon cœur en gage et des promesses prononcées au bord des larmes lorsque, quelques minutes avant d’être arraché de ces terres, j’ai du dire à bientôt et non pas au revoir.

Je n’avais pas très bien compris la notion de resserrage qu’exprimait Sylvain Tesson dans son «Dans les forêts de Sibérie». Non pas que je compare son sauvage périple avec mon année mais je pense être à même de véritablement saisir cette notion à présent. Je peux ressentir toute la fausseté et la superficialité de cette Europe hypocrite que j’avais quitté depuis seulement quelques mois. Nuls doutes à présent que la Sibérie resserre à l’essentiel, recentre. En effet, depuis mon retour le temps que je passe sur mon ordinateur par exemple s’est vu limité et réduit à l’extrême. Les séries et autres films, Serial Killers de vie sociale, ont été purement supprimées au profit des relations humaines mais aussi et surtout de l’immortel papier.

Mes plus belles retrouvailles, celles avec le livre.

La télévision, cette boîte bourré d’électronique et vide de contenu trône toujours au même endroit mais somnole depuis mon retour. C’est comme si la futilité était sortie de ma vie, peut être seulement temporairement. Mais une chose est sûre pour l’instant, quel bonheur!

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Difficile cependant de ne pas repenser au confort de Tioumen, un confort dû à la chaleur humaine et à la véritable authenticité des gens rencontrés au fil de mon périple, une chaleur à opposer peut être avec l’exubérance d’un pseudo confort que l’on vend à coup de sur-équipement (quelle bêtise!) et de d’assommantes publicités aux couleurs criardes et tentatrices.

L’odeur immonde et synthétique du petit pain fourré au chocolat que déguste goulûment ma voisine me sort subitement de mes rêves nostalgiques. Le train avale les kilomètres et les paysages s’enchaînent sur le petit écran latéral qui me sert de fenêtre. Pas de temps pour la contemplation, même la douce monotonie et l’infinité de la taïga paraissaient plus appétissante que ces pâturages carrés dégueulés à profusion par la lucarne. Certes, les chefs de wagon russes ne demandaient pas aux usagers de saluer leurs voisins mais l’hypocrisie ambiante qui règne dans cette cabine ne fait rien de plus que forcer quelques lèvres à se crisper le temps d’une seconde avant de retomber instantanément. Pas de conversations mais des plaisirs littéraires solitaires.

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Au pays de Facebook et autres réseaux sociaux personne ne se rend compte de sa solitude. Deux cent amis virtuels ne valent rien face à une discussion avec un ami sur la terrasse d’un café.

Je suis dans un train qui ne tangue pas et pourtant j’ai la nausée.

Les chroniques d’Amsterdam

16 juillet 2013

Traverser deux frontières virtuelles et se retrouver dans le pays le plus libéral d’Europe. Royaume des drogues et autres hallucinogènes pour certains, palace de la prostitution et de l’industrie du sexe pour d’autres mais aussi ville aux milles canaux et ponts à l’architecture encore médiévale pour les derniers d’entre eux. Autrefois carrefour de marchands, aujourd’hui ville musée, pour tous les genres de touristes. Nous nous attendions à être reçus avec un magnifique bouquet de tulipes mais ce fut une paire de couteaux. Première soirée à Amsterdam, deux individus nous proposent d’acheter de la cocaïne (le nouveau business illégal du coin, à tout légaliser on repousse sans cesse les limites), sans avoir le temps de refuser l’un des deux “vendeurs” attrape mon ami et sous les gentilles avances d’un couteau lui demande de vider ses poches, son acolytes nous gardant à l’écart avec le même type d’arme blanche. Ces deux abrutis ont mis la vie d’un groupe de trois innocents touristes et leurs propres vies en danger pour la modique somme de quinze euros. C’est triste, révoltant et affligeant.

Peut être que j’attire la malchance. Il y a moins de deux semaines je me retrouvais dans une pareille situation, à Toulouse cette fois çi, les couteaux en moins mais avec une lâche supériorité numérique et une égale violence dans le verbe et le geste. Excès de malchance ou d’assurance, se trouver « au mauvais endroit au mauvais moment » comme ironisera plus tard le policier néerlandais s’occupant de prendre notre déposition, ces deux expériences vécues avec moins de deux semaines d’écart ne font que confirmer mon souhait de retour, ou de départ.

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Dans l’auberge de jeunesse, au cours de nos nuits écourtées par une paranoïa nouvelle je dévore les dernières pages de «La marche dans le ciel» d’Alexandre Poussin et Sylvain Tesson. L’incroyable récit de ces deux amis qui partent traverser l’Himalaya de long en large, à pied, sans équipements d’alpinisme et sans tentes! Cinq mille kilomètres de marche ponctués d’anecdotes passionnantes et de rencontres mémorables. Je suis pas à pas emporté dans un gouffre de volupté littéraire. Une phrase réveille la nostalgie brûlante qui sommeille au fond de moi depuis trois semaines.

«Dans les accolades que nous leur rendons, il y a tout notre plaisir d’avoir rencontré sur notre route des cousins d’esprit et de cœur et d’avoir senti qu’existait vraiment cette âme russe qu’on évoque tous le temps à tors et à travers.» Sylvain Tesson

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Correspondances

19 juillet 2013

Transition, aéroport d’Amsterdam, 4 heures d’attente.

Je passe quelques heures à contempler le ballet incessant des oiseaux de fer. Sur le balcon de l’aéroport, à moitié allongé sur un banc, j’entame la lecture de «Parmi la jeunesse russe» d’Ella Maillart dont j’avais annoncé la future lecture dans un précédent article. Soudain le soleil de plomb qui s’abattait sur ma nuque laisse place au frisson nouveau de l’inconnu. Je laisse derrière moi les gutturales fluctuations du néerlandais pour la douceur de ma langue natale, un français aux imperceptibles pointes suisses que le papier ne sait retranscrire. Le béton se dérobe et laisse place aux interminables rails tracés à l’encre. Me voilà donc aux côtés d’Ella Maillart, cette femme aux multiples facettes et au courage sans limites. Nous sommes dans un train entre Berlin et Moscou, 1930.

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Je découvre alors le témoignage poignant d’une femme qui jamais ne juge mais décrit tout ce qu’elle voit et vit avec une incroyable objectivité et parfois une impitoyable franchise. En aviron, tramway, train ou encore à pieds nous voilà portés des berges de la Moskova aux pieds enneigés de l’Elbrouz, toit de l’Europe. De rencontres en rencontres, d’amitiés liées et promises ensuite pour l’éternité Ella Maillart est transcendante.

Les quelques heures passées entre deux vols auront raison de ce périple que je conseille vivement à quiconque s’intéresse de près ou de loin au récit exceptionnel d’une époque bien malheureusement trop méconnue, celle des jeunes et florissantes années du communisme. Ces années durant lesquelles le rationnement était encore accepté et les mots “famine” et “déportation” n’étaient pas au goût du jour. 

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Le train/train quotidien

22 juillet 2013

Dans le train, gare de Narbonne, deuxième correspondance.

Retour d’Angleterre pays où l’on roule à gauche, vote à droite et botte au centre lorsqu’il s’agit de gastronomie. Quelques jours passés à Bristol, écrasé par une chaleur surprenante pour la saison (que dis-je, pour le pays!) et éblouis par le rouge encore plus luisant que d’habitude qu’arboraient les locaux sur leur bras et leurs nuques. Idée d’investissement à long terme dans ce pays, importer de la Biaphine puis introduire quelques années plus tard la crème solaire.

Passés ces stéréotypes qui n’en sont presque pas la ville aux cinquante églises nous révèle alors tout son charme. Entre rues pavées bordées des deux côtés par des rangées de maisons à colonnades et pubs remplis à longueur de journée, sautant entre les ombres de grands chênes centenaires dans les multiples parcs et autre jardins publics à l’herbe desséchée nous flânons le jour et fêtons le soir, une vie au fil de la bière lentement retrouvée.

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Pas de rencontres avec une paire de poings ou quelconque arme blanche, serais-je en train de me réconcilier avec l’Europe? Pas tout à fait.

C’est à l’auberge de jeunesse que mes nausées reprennent. A contempler le silence de tous les résidents assis dans la salle commune, se faisant tous dos et tous avachis sur leurs ordinateurs portables. Triste tableau, une nature morte de la jeunesse d’aujourd’hui. Me reviennent alors en mémoire les soirées passées à Madrid, à travers l’Écosse ou encore ces soirées berlinoises, sans fin, à discuter avec des étrangers qui spontanément deviennent des amis. Ces amoureux du voyage et écumeurs de routes souvent dépourvus d’argent ou d’affaires mais jamais de temps, d’histoires et de bon cœur. Je me rappelle ces nuits passées à échanger impressions et bons plans du jour, à regarder des films ensemble et boire du whisky, à écouter de la musique, la partager et partager aussi des danses endiablées jusqu’au lever du soleil. Mais ici, cette année là, je suis déçu.

C’est tout juste si les gens se saluent lorsqu’ils se croisent dans les chambres ou les couloirs, tous voyagent seuls, en théorie mais accompagnés de leurs ordinateurs et autre téléphones de nouvelle génération en pratique. Internet, plus grande révolution technologique de la fin du XXième siècle. Démocratisation de l’information et assassinat des contacts humains.

J’avais fait le parti pris de partir sans ordinateur ainsi qu’avec un ancien téléphone dépourvu d’internet et je me suis retrouvé plus seul que jamais. Entre dégoût et exaspération j’ai l’impression, à mon jeune age pourtant, d’avoir déjà vécu le déclin d’une époque, celle ou les auberges de jeunesse la forgeaient vraiment.

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A l’image de ces petits fragments gribouillés à intervalles irréguliers voici tout ce que je peux tirer de mon retour. Il est impossible d’avoir les idées claires et des positions vraiment définies face à ces dix mois sibériens. Peut être les choses s’éclairciront avec le temps mais afin d’éviter que ma mémoire commence à embellir la réalité je préfère jeter ces vives impressions au moment ou elles germent, sans savoir quelles plantes elles donneront, lys ou chardon.

Vivre à l’étranger, partager une culture qui nous est différente et la quitter comme si elle était familière, découvrir, s’émerveiller, s’offusquer, sentir, ressentir.

Un tourbillon de sentiments et des souvenirs qui resteront à jamais gravés au fond de moi.

La Sibérie change l’homme.

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Sous un soleil de plomb quotidien les chachlick et autres célébrations d’été se multiplient quelques jours avant le départ.

J-2, beaucoup à faire, de gens à voir et d’au revoir…

Le point de rendez vous ohotographique n’a toujours pas changé : 

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J - 7 : dernière semaine sibérienne.

Incroyable, arrivé il y a déjà presque dix mois j’entame déjà la dernière semaine de mon périple..

Tout est passé si vite mais restera pourtant encore longtemps dans ma mémoire.

Quand en période de partiels le seul paysage que l’on a est celui de son propre bureau.


Un printemps au goût d’épices.

Un printemps au goût d’épices.



Trouver un abris avant la tempête.

 

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Au fil des routes, décrire les voyages.

J’ai toujours aimé lire et y ai repris goût il y a de cela quatre ans lorsque, en période de transition entre deux rêves, j’ai fait la découverte des écrivains classiques russes.

Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï, Gogol mais aussi et surtout Tchekhov.

Ces lectures m’ont petit à petit menées à entamer des études de russe et aujourd’hui, depuis Tioumen, ou je viens de passer maintenant presque neuf mois je me rappelle toujours leurs mots et l’effet qu’ils ont eu et continuent d’avoir sur moi.

J’aimerais parler d’eux mais il y en a tellement que je devrais pour cela ouvrir un nouveau tumblr. Je ne vais donc pas parler d’eux mais plutôt de ce qui est pour moi une autre très grande forme de littérature, les récits de voyageurs.

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Je parle ici des récits de vrais grands voyageurs et reporters, partageant tous la passion des mots et des belles lettres ainsi que l’insatiable fibre du voyage. Je ne parlerais donc pas de Jules Verne dont le Michel Strogoff n’est qu’une fable écrite sans avoir jamais mis les pieds en Russie mais d’autres écrivains et grands reporters qui sont allés à différentes époques fouler des terres inconnues et en sont revenus avec des mots, des mots forts et touchants que je souhaite partager avec vous.

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Bien sur, je parlerais de la relation qu’ont eus ou qu’ont toujours ceux-ci avec la Russie, à différentes époques.

Quand les mots peuvent vous faire voyager, vous transporter, et quand de surcroît ils racontent des événements vrais quelque chose de magique se passe.

Je souhaite commencer par celui d’entre tous que je respecte le plus, celui qui est considéré comme étant le plus illustre grand reporter français voire mondial, celui dont le nom à été donné en hommage au prix du meilleure reportage français tous les ans: Albert Londres.

Je n’ai découvert Albert Londres que l’an dernier lorsque par hasard je suis tombé sur ”Dans la Russie des soviets” (mon radar a alors été immédiatement alarmé, deux mots totalement clefs pour mon cerveau dans un seul et même titre de livre, une aubaine à ne pas manquer!), le récit de voyage de celui ci en RSFSR (République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie ou post-URSS) en 1920. Un récit illégal et poignant, premier témoignage de la situation de la Russie soviétique (RSFSR) au lendemain de la Révolution d’Octobre.

Outre l’exclusivité et l’intérêt historique capital d’un tel texte c’est bien l’écriture d’Albert Londres qui m’a le plus séduite. En effet, pourvu d’un humour a faire pleurer de honte ou mourir de rire le meilleur des clowns Albert Londres sait aussi raconter avec la gravité adéquate des scènes dont la simple lecture suffit à immerger le lecteur au temps du récit.

Lorsque celui ci pénètre en Russie soviétique après de maintes péripéties (il lui faudra plus de trente jours d’attente au quatre coins de l’Europe et dix-sept visas pour pouvoir finalement entrer en RSFSR!) et au risque de sa vie il prend alors conscience de la détresse et de la pauvreté de son peuple. A travers les différentes rencontres qu’il fera il racontera avec exactitude toutes ces vies croisées en chemin, leurs destins, leur détresse commune. Sa connaissance historique et politique lui confère une indéniable légitimité et à travers ses textes il sait exprimer avec une objectivité à faire pâlir nombre de journalistes actuels les vérités d’un peuple en souffrance et démunis face à l’échec d’un modèle qu’ils ont soutenus et en lequel ils avaient placés tous leur espoir.

En résulte, le désespoir et la famine.

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”D’abord, on ne marche pas dans Petrograd, on erre. Trois cent mille personnes y ont trépassé cet hiver, ce ne sont pas les voitures qui les ont écrasées: il n’y en a pas.”Dans la Russie des soviets, Albert Londres.

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Ces rencontres vont le mener à discuter avec Maxime Gorki, un des fondateur du réalisme socialiste littéraire, une très bonne conversation avec ce proche de Lénine qui lui aussi a très vite pris conscience des faiblesses de la Révolution et commence à lentement s’attirer les foudres du nouveau Parti au pouvoir.

Je n’en dis pas plus sur ce petit recueil d’articles de moins de cent pages et espère juste avoir attiré votre attention sur cet écrivain et journaliste d’excellence.

Puis par la suite ses récits m’ont transporté de l’enfer des bagnes coloniaux à celui des hôpitaux psychiatriques français en passant par l’Orient, tentatrice de tous les voyageurs, où il trouvera mystérieusement la mort de retour de Shanghai avec en poche un reportage sur les mafias asiatiques d’une importance capitale, reportage qu’il emportera malheureusement avec lui au fond de l’océan.

J’apprécie beaucoup les écrits d’Albert Londres car il sait garder son objectivité à toute épreuve et n’utilise pas sa langue littéraire pour enjoliver le quotidien. Des reportages que je conseille donc à quiconque s’intéresse à l’histoire, la géopolitique, la géographie, la sociologie mais par dessus tout aux belles lettres.

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”Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie.” Albert Londres

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Un autre écrivain/journaliste que j’apprécie beaucoup est Olivier Weber. Journaliste contemporain et encore en action dont je n’ai que très récemment fait la découverte à travers son saisissant ”Voyage au pays de toutes les Russies” (1992), ma découverte de cette année, littéralement dévorée dans le train entre Saint-Pétersbourg et Moscou.

Ce récit m’a séduit pour deux principales raisons. La première est que ce périple, un voyage à travers les pays du Caucase, les anciens satellites soviétiques et la Fédération de Russie, est inédit et fait le constat d’une période méconnue en France, les années 90 en Russie. A la sortie du communisme les conditions de vie du peuple russe ont été un véritable enfer. Outre la perte de tous repères après presque 75 ans passés sous la tutelle communiste les russes ont dû faire face à une crise financière et sociale sans précédent qui fut fatale pour beaucoup. Le taux de chômage augmenta drastiquement et il en fut de même pour celui de la criminalité. Ces années là sont dépeintes avec une froide objectivité journalistique lorsque Weber fut à Moscou mais c’est aussi la situation de tous les pays nouvellement nés de l’éclatement de l’URSS qui est traité dans ce récit, des pays déchirés par des conflits jusque là tempérés par le pouvoir en place qui ont explosés de tout part dans le Caucase.

Nous voilà donc portés auprès des guerriers du Haut-Karabakh en Arménie. Et, chose exceptionnelle, Weber réussit à passer d’un camp à l’autre et a fraterniser avec les soldats des deux camps, qu’ils soient arméniens ou Azerbaïdjanais. Ses récits sont poignants et révoltants et font regretter de ne pas pouvoir faire lire aux soldats engagés dans ce conflit les récits des soldats adverses afin qu’ils puissent prendre consciences du nombre impressionnant d’analogies que l’on y trouve!

Puis on se retrouve alors à plusieurs reprises en Ukraine, Lituanie, Azerbaïdjan et en Géorgie et à chaque étape il nous raconte le destin d’un villageois, d’un soldat, d’un commerçant de quartier ou d’un ancien soldat à la retraite.

La seconde raison est qu’il est remarquablement écrit, la langue utilisée est élaborée sans être pour autant trop inaccessible et le constat qu’il dresse de la Russie est, de la même manière qu’Albert Londres le faisait, toujours objectif et poignant. Encore une fois du vrai grand journalisme comme on en regrette de nos jours.

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”Derrière les façades, la misère.” Voyage au pays de toutes les Russies, Olivier Weber

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Olivier Weber est décrit comme un véritable aventurier ayant des contacts aux quatre coins du monde que ce soit auprès des autorités ou même des réseaux clandestins, illégaux et surtout mafieux, c’est du moins ce que dit Emmanuelle Carrère dans la préface du livre et ce qui se révèle être absolument vrai au fil des pages mais je m’arrête là et vous laisse découvrir par vous même toutes ces histoires humaines exceptionnelles.

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”Les petits commerçants ont fermé leurs échoppes depuis longtemps. Seul le libraire de Chahoumian ouvre boutique tous les matins: il a besoin de parler, de voir défiler les citadins «comme au bon vieux temps», c’est à dire avant la guerre et il garde quelque stocks à écouler: sur ses étagères s’affichent insolemment les œuvres complètes de Lénine, en russe et en cuir bleu. Cela se vend bien: tout Chahoumian, en mal de papier toilette, se rue sur ces feuilles à soixante kopecks le tome. Benik en jubile. Pour lui, c’était le seul destin de Lénine: retourner à la fange et alimenter les vespasiennes. «Dommage qu’il ne reste pas de collections de Staline pour venger les paysans!».

Le reste du temps, Bénik, qui porte de vieilles lunettes rafistolées et, souvenir militaire, d’énormes tatouages sur les bras, reste sur le perron de sa librairie, à l’ombre des platanes. Il est trop vieux pour se battre, et chaque mouvement de casquette à ceux qui défilent devant ses murs, paysans en armes, volontaires en route pour la ligne de front, est comme un triste salut aux hommes qui s’apprêtent à mourir.” Voyage au pays de toutes les Russies, Olivier Weber

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Grâce à cette dernière lecture j’ai commencé à m’intéresser aux autres écrits d’Olivier Weber et ai remarqué qu’il avait publié en 2003 une biographie d’Ella Maillart (Je suis de nulle part – Sur les traces d’Ella Maillart) , elle aussi écrivain, voyageuse, journaliste et sportive de haut niveau à la vie vraiment éclectique et trépidante. Je n’ai pas encore eu le temps ni d’ailleurs pu me procurer ce livre ainsi que les œuvres de Maillart (dont le très recommandé Parmi la jeunesse russe sur le cinéma russe) mais elles sont désormais en tête sur la liste des lectures de cet été.

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Un autre écrivain, plus classiques cette fois, a lui aussi écrit sur la Russie.

Alexandre Dumas (très très respecté et lu ici!) qui, à la suite d’un voyage au Caucase de 1858 à 1859 reviendra avec deux récits: De paris à Astrakhan dans lequel il raconte son périple pour arriver jusqu’à Astrakhan et Le Caucase suite directe du premier volume (presque 300 pages chacun!) dans lequel il longe cette fois ci la côte, traverse le Caucase pour se retrouver en Géorgie.

Deux romans dont seulement le premier est un véritable roman ”de voyage”. En effet, celui-ci a été écrit durant le voyage de Dumas alors que le second a été écrit à Paris, bien après son retour. Une différence que l’on note très facilement dans la langue employée et dans la poésie de celle-ci qui s’essouffle et s’estompe un peu dans le second tome.

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Puis il y a aussi le désormais célèbre et reconnu Sylvain Tesson qui gagna le Prix Goncours (en 2009 pour ”Une vie à coucher dehors”) et le prix Médicis l’an dernier avec son superbe roman ”Dans les forêts de Sibérie”, un poétique et philosophique ermitage littéraire riche en réflexions et anecdotes sur les russes et la Russie. Ce n’est pas la première fois que Tesson parle de la Russie, sa deuxième patrie, mais c’est vraiment la qualité littéraire et l’humour de ce livre qui en font un prix Médicis mérité! Ce roman donne l’envie de voyager, il ne se lit pas mais se dévore, neuf heures d’attentes à l’aéroport de Moscou on eu raison de lui et rien que d’en reparler me donne envie d’en parcourir les pages à nouveau et de me retrouver une fois encore dans cette petite cabane de bois sur les berges du Baïkal.

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”Enfermé dans son cube de rondins, l’ermite ne souille pas la terre. Au seuil de son isba il regarde les saisons danser la gigue de l’éternel retour. Privé de toute machine il entretient son corps. Coupé de toute communication, il déchiffre la langue des arbres. Libéré de la télévision, il découvre qu’une fenêtre est plus transparente qu’un écran. Sa cabane égaie la rive et pourvoit au confort. Un jour, on est las de parler de ”décroissance” et d’amour de la nature. L’envie nous prend d’aligner nos actes et nos idées. Il est temps de quitter la ville et de tirer sur les discours le rideau des forêts.

La cabane, royaume de simplification. Sous le couvert des pins, la vie se réduit à des gestes vitaux. Le temps arraché aux corvées quotidiennes est occupé au repos, à la contemplation et aux menues jouissances. L’éventail de choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse.”

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Voilà donc une petite sélection des écrivains français qui ont contés la Russie, leur Russie, à des périodes différentes mais toujours avec le respect qui est dû à ce pays. Sans embellir la réalité ni enlaidir des situations pour complaire les stéréotypes qui rongent cette nation et son image à l’international ces gens vrais et aventuriers, pourvus d’un talent littéraire sans conteste, ont tous su garder leur objectivité pour classer leurs textes au rang du grand journalisme.


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Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
Les fils télégraphiques auxquels elles pendent
Les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent
Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente
Dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie
S’enfuient
Et dans les trous,
Les roues vertigineuses les bouches les voix
Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd…

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Blaise Cendrars, Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France, 1913.

http://www.tioumenmesuivephotos.tumblr.com


Toutes les photographies du jour de la victoire sont maintenant sur l’annexe photographique !
http://tioumenmesuivephotos.tumblr.com/

Toutes les photographies du jour de la victoire sont maintenant sur l’annexe photographique !

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9 mai, jour des victoires !

 

Le 9 mai, jour le victoire fut une longue journée pleine de rebondissements tous aussi surprenants les uns que les autres.

 

Réveil au petit matin, il fait relativement beau, dans les rues les gens commencent à s’amasser tranquillement et à marcher dans la même direction.

Armé de mon appareil photo et de mon maillot de hockey de l’URSS sur le dos je sors pour prendre la température dans les rues et tranquillement marcher vers la rue principale.

Sur le chemin nous croisons des attroupements de personnes autour d’anciens vieux véhicules de la seconde guerre mondiale restaurés et mis sur leur trente-et-un. Les enfants se font prendre en photos devant ses antiquité au bras de leurs propriétaires, habillés en tenues militaires d’époque pour l’occasion.

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Puis soudain le bleu du ciel perd la vedette face au rouge des drapeaux. Les ballons rouges poussent du sol et cherchent eux aussi à couvrir le ciel. Plus on s’approche de la rue principale et plus on remonte le temps, les gens sont ”déguisés” en costume d’époque, les enfant tiennent à la main des ballons en forme de tanks et d’avions de chasse. L’effectif policier se densifie lui aussi de plus en plus, nous remontons vraiment le temps. A quelques mètres des cohortes de policiers et de pompiers se forment, ils sont endimanchés. Le tout au son des ”Katiousha” et autres chants guerriers soviétiques de la seconde guerre mondiale.

1945, nous voilà aux abords de la rue principale, à une vingtaine de mètres de la place principale où des gradins, cette fois ci blancs, bleus et rouges (qui reflètent toute l’ambiguïté de la célébration), se remplissent lentement de vétérans de la seconde guerre mondiale, hommes et femmes ayant participé à l’effort de guerre, dans les tranchées, les usines ou les champs, peu importe ce sont tous des héros. Le respect de la population à leur égard est sans égal, on les respectent, les remercient et une célébration comme celle du 9 mais existe pour que leur mémoire reste à jamais. Ces personnes âgées sont toutes sur leur trente-et-un et porte fièrement une incroyable collection de médailles épinglées sur leur torses. On ne remercie pas seulement les vétérans mais aussi les morts pour la patrie. De femmes âgées sont dans les tribunes et le long de l’allée principale et portent dans leurs mains tremblantes des portrait en noir et blanc encadrés sur lesquels sont agrafés les décorations et autres distinctions obtenues pendant la guerre, à titre posthume.

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Un peu en retrait sur l’allée principale les différents corps d’armée prennent lentement place, par ordre d’importance.

En tête les vétérans, viennent ensuite les haut gradés puis un régiment de tout jeunes soldats et enfin les cadets de l’école d’officiers de la ville aux bottes luisantes et au regard perçant. Il n’y a pas de régiments en poste à Tioumen, seulement une université militaire, ce sont donc eux qui représentent l’armée dans le défilé.

 

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Puis les églises sonnent alors dix heures et les rangs se serrent, la musique reprend, jouée cette fois ci par un orchestre placé face à l’estrade du gouverneur. Les dernières cravates sont resserrées, les épaulettes remises en place et les têtes levées.

Après la chanson officielle du jour de la victoire le gouverneur de la région prend la parole, remémore l’héroïsme de tous ces hommes et femmes qui ont défendus la mère patrie puis il parle de l’importance de cet esprit de nos jours, la mémoire, le présent et le futur aussi. Le rouge se dilue très vite avec du blanc et du bleu et c’est alors la fête nationale que l’on célèbre, la Russie a été grande et forte, faites qu’elle reste ainsi! L’ambiguïté dont je parlais tout à l’heure se retrouve ici, dans cette double fête, contradictoire mais complémentaire à la fois. Le paradoxe de fêter la gloire de ceux que l’on a ensuite maudits puis de finalement les lier au présent.

 Que des marteaux et des faucilles soient associés au tricolore russe ne pause pas de problème, c’est bien la mémoire des soldats et héros que l’on rappelle, pas leur idéologies de l’époque, du moins seulement l’esprit antifasciste et nationaliste qui galvanisaient les troupe de l’époque.

Les rangs des cadets et à leur tête les vétérans crient à l’unisson ”hourrrrrra” en l’honneur de leurs soldats et le défilé commence.

Des hauts parleurs placés tout le long de la rue crachent alors les noms et faits guerriers des vétérans de la première cohorte lorsqu’ils passent devant l’estrade principale. Au son de la caisse claire et des cuivres c’est alors au tour des jeunes cadets de marcher, en premier les formateurs au pas sur mais âgé, puis ensuite les dernières années aux brillantes bottes cirées et à la cadence chronométrée. Ils marchent fièrement et savent qu’ils sont regardés par tous. Viennent ensuite leurs cadets d’une année et ainsi de suite jusqu’aux premières années, l’âge de ceux-ci réduit il en va de même pour la justesse de leur pas et leur tenue.

 Puis c’est au tour des pompiers et différents corps de police de la ville (la police est un véritable capharnaüm de corps et entités différentes!) de défiler.

 Et c’est alors au tour des partis politiques de défiler, chacun d’eux possèdent un véhicule décoré pour ouvrir leur cortège. En tête, à notre grande surprise, le LDPR, le parti nationaliste d’extrême droite. Drapeaux rouges démunis de marteau et de faucille cette fois ci, bouquets de fleurs multicolores et reconstitution historique sur le char.

C’est ensuite le KPRF, parti communiste russe, qui arrive devant nos yeux. Il célèbre sa victoire et pour l’occasion a décroché les portraits de Staline et Lénine de ses bureaux et deux fidèles les portent fièrement en tête de cortège.

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Dans la cohorte des partisans on aperçoit plusieurs portraits de Staline et Lénine ainsi que de quelques généraux de la seconde guerre mondiale, la moyenne d’âge laisse deviner que les fidèles qui la composent étaient déjà membres du parti plus de vingt ans avant l’effondrement…

 

Et enfin nous voyons arriver au large une véritable vague de drapeaux tricolores russes, une centaine de personnes s’approchent alors et l’on distingue bien vite parmi cette imposante masse l’ours de Russie Unie, le parti majoritaire en Russie et dans la ville de Tioumen. A sa tête trois chars cette fois ci, un premier avec à son bord des sportifs: un hockeyeur, une danseuse et un skieur de fond. Un second avec son bord des enfants et adolescents déguisés en soldats. Et le troisième et dernier, une véritable katiousha d’époque en état de marche! Les katiouchas étaient ces batteries d’artillerie, ces cracheuses de feu véritables cauchemars des nazis durant la guerre et inspirations éponymes de la plus célèbre des chansons guerrière et folklorique russe.

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Voila la fameuse Katiousha.

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Le folklore est mis à l’honneur. Puis c’est la déferlante tricolore qui s’échoue devant nous. Entre les drapeaux russes quelques marteaux et faucilles sortent la tête des flots, c’est de loin le plus grand et imposant cortège.

 

C’est amusant de passer du professionnalisme au complet amateurisme, et cela va en empirant quand nous découvrons que la cohorte suivante et composée de bénévoles vantant les futurs jeux olympiques de Sochi. Ils répondent aux ”hourrrrras” des commentateurs de la même manière que les soldats l’avaient fait précédemment. Dans cette délégation nombre de sportifs professionnels et certains médaillés des jeux olympiques de Londres.

Puis c’est au tour des universités de Tioumen de défiler, université d’État, du gaz et du pétrole, de médecine, de droit, d’architecture… Toutes les universités vantent leurs mérites et possèdent de petits chars sur roulettes poussés par des étudiants et sur lesquels sont joués des simulacres de scènes d’étude ou de guerre mélangées.

 

 Et, clou du spectacle ce sont alors les entreprises et restaurants de la ville qui se mettent à défiler, une heure et demie après le début du défilé la colonne s’allonge encore et toujours et passée la dixième banque et le vingtième restaurant nous décidons de changer d’endroit et d’aller voir ce qu’il en est dans les rues adjacentes et d’aller aussi nous restaurer, c’est que de voir tous ces restaurants après plusieurs heures debout ça ouvre l’appétit!

Nous entrons dans le restaurant à midi pile, soit dix heures à Moscou, heure du début du défilé officiel des troupes sur la Place Rouge, face à tous les généraux et au président Vladimir Poutine.

Celui ci prend la parole dans un silence de mort et après le passage des généraux dans de vielles voitures décapotables noires qui n’ont pas pris une ride depuis des décennies et que nous voyons toutes les années le défilé commence.

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Le spectacle est hallucinant! Voir ces milliers de fiers soldats en rang serrés et les entendre crier à l’unisson ”hourrrrra” en l’honneur de leur patrie à la fin du discours présidentiel est franchement saisissant. Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, il n’est que midi. Chars et autres véhicules, avions, missiles, la totalité des forces armées et techniques russes sont passées en revue sous l’œil scrutateur du président et des vétérans assis à ses côté venus de toute la Russie. Le tout est bien évidemment diffusé en direct à la télévision sur la première chaîne nationale qui propose aussi des comptes rendus des défilés des principales villes russes, Saint-Pétersbourg, Vladivostok et autres.. Si vous êtes curieux de voir comment cela, se passe je joins ICI (cliquez sur le lien) le lien de ce défilé disponible sur Youtube.

Après nous être victorieusement restaurés nous nous dirigeons vers la place du cirque ou une scène a été installée, un groupe de musique traditionnelle joue des chants folkloriques et militaires. Balalaïkas, violons, cuivres et caisses claires accompagnent chanteurs et danseurs dans des ballades énergiques devant un public conquis d’avance qui n’hésite pas à effectuer quelques pas de danse.

 Nous continuons notre marche et nous arrêtons devant la maison des pionniers, ancienne maison des jeunesses communistes de l’époque reconvertie en salle de spectacle et centre pour la jeunesse. Dans le parc de celle ci des tentes ont été dressées et de jeunes militaires étalent sur des tables d’anciennes armes de la seconde guerre mondiale ainsi que des armes récentes que le public peut tenir et recharger. C’est étrange de se retrouver avec un AK47 en état de marche entre les mains et ensuite de le donner à un enfants de pas plus de sept ans qui souhaite le tenir à son tour.

Dans la cour une scène est dressée, elle accueillera plus  tard les groupes de jeunes musiciens de la ville.

Dans la rue adjacente la circulation a été coupée -comme presque toutes les autres d’ailleurs, il est vraiment étrange de marcher dans une ville de cette ampleur déserte de voitures, surtout en Russie ou la circulation est si dense!- et des athlètes s’étirent sur le muret du bâtiments. Ils s’apprêtent à courir un relais sur l’avenue Lénine.

 Et ce genre de petites manifestations se forment aux quatre coins des rues. Sur  le monument au morts, le principal bien sur car il y en a un peu partout dans la ville, un amas de fleurs rouges recouvrent la tombe du soldat inconnu et entoure la flamme au pied de celle ci.

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Puis vient alors le soir, une soirée inattendue!

En effet, ce soir là, jour national de la victoire, avait lieu le troisième match de l’équipe nationale de hockey sur glace russe pour les championnats du monde 2013, un match contre la France.

J’attends ce jour depuis des mois, cela fait plusieurs années que la France n’a pas jouée ou je devrais dire perdue contre la ”sélection” comme ils l’appellent ici. En effet, la dernière victoire des bleus contre la Russie remonte à … jamais et de même durant l’ère soviétique. A cette époque l’URSS était la meilleure sélection mondiale. Un film extrêmement populaire ici qui s’appelle ”Légende №17 ” revient sur une victoire historique de l’URSS menée par l’emblématique Rarlamov lors d’un match d’exhibition au Canada en plein contexte de guerre froide. Un très bon film, en toute honnêteté non objective de fan de hockey!

En voici la BANDE ANNONCE (cliquez sur le lien).

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Enfin, tout cela pour dire que la France, dont la participation aux championnats du monde de hockey de première division mondiale est déjà un exploit, allait affronter un adversaire de taille, pour faire très simple, les champions du monde en titre invaincus depuis 2011!

Nous avons décidé d’aller dans un bar avec des amis pour regarder cette confrontation, sans grandes ambitions connaissant la faiblesse de notre équipe mais avec beaucoup de foi envers elle tout de même. Personnellement, ce match avait une certaine signification, l’affrontement entre ma nation de sang contre celle de cœur.

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Puis la tension monte lorsque le palet est lâché au centre de la glace, première mi-temps.

Et, à notre grande surprise, les français jouent et même mieux, ils jouent bien!

La première période donne lieu à un jeu blanc, zéro partout et nos amis ayant, en bons sibériens, vendus la peau de l’ours avant de l’avoir mangé commencent alors à considérer la sélection française  comme une véritable équipe méritant sa place dans ce championnat.

On reçoit même quelques compliments et certains regards effarés font eux aussi office de respect envers ces joueurs français, dont seulement un seul évolue en Ligue Nationale de Hockey (NHL).

Puis après le quart d’heure de pause le second tiers-temps démarre enfin.

Les français maîtrisent une fois encore leurs mouvements et le gardien arrête même un penalty mais malheureusement c’est la Russie qui ouvre le score en premier à la vingt-septième minute du match. Les supporter dans le bar sont comblés mais pas rassurés pour autant. Le barman nous offre même un shooter aux couleurs de la Russie, on lui assure qu’on le boira au coup de sifflet final lorsque la France remportera la partie, rires dans l’audience.

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Trois minutes plus tard explosion de joie dans le bar, nous ne sommes en vérité que deux français dans ce bar bondé mais peu importe, la France égalise! Puis petit à petit les joueurs se dirigent vers la troisième période du match.

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Retour au vestiaire, quelques joueurs russes sont interviewés en vitesse et dans le bar on pronostique l’anéantissement des français en troisième période sans par ailleurs préciser qu’ils se sont battus comme de véritable lions dans l’arène. On entend à plusieurs reprises le nom de Napoléon dans l’audience amusée.

Pause publicité et rafraîchissements, score de parité, le shooter tricolore est toujours placé au centre de la table.

Puis les deux équipes reviennent des vestiaires et cette fois ci la France est respectée par tous lorsqu’elle pénètre sur la glace. Conscient qu’ils sont en train d’écrire une page de l’histoire du hockey français -le dernier match héroïque remontant à 1995 lorsque la France élimina le Canada et alla jusqu’à jouer la petite finale du championnat du monde de cette même année- les joueurs français sont remontés à bloc et outrepassent leurs limites physiques et la fatigue censée les écraser après un effort si intense durant les quarante premières minutes du match. Ils défendent héroïquement et sur une magistrale action de contre lancée depuis leur camp par une passe de Pierre-Édouard Bellemare, Antoine Roussel, le seul et unique joueur de l’équipe de France a évoluer dans la ligue professionnelle américaine réussit à placer le palet entre les jambes du gardien russe, 2-1, la France mène le match!

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Et l’espoir se change alors en quelque chose de réalisable, les français peuvent réaliser ce rêve fou qui m’animait depuis des mois.. La suite est une succession ininterrompue d’attaques russes dans le camps français et une défense héroïque de ceux ci. Minute après minute la tension monte. Jusqu’au summum du suspens lorsque les français prennent une pénalité à cinq minutes de la fin du match et vont devoir résister aux assauts russes pendant deux minutes à quatre contre cinq. Les joueurs russes donnent leur maximum et lancent de multiples attaques quand soudain Radulov, le capitaine de l’équipe russe s’empare du palet, dribble un défenseur, sort de sa zone, dribble un second défenseur et passe la ligne médiane, s’approche de la zone française et commence à armer son tir et ….

 

L’écran change complètement et nous nous retrouvons nez à nez avec la tour du Kremlin, en direct de Moscou. Il est 18h et une minute nationale de silence doit être observée dans tous le pays, TOUTES les chaînes télévisées retransmettent donc le même programme à travers toute la Russie. S’ensuivent quelques plans des toits de Moscou et une voix caverneuse s’adresse alors à l’auditoire. Je voulais narrer ces paroles et expliquer en même temps les images qui défilaient à l’écran mais je n’en suis pas capable tellement les mots et les images qui y étaient associés étaient fort de sens.

Je vais donc faire suivre cette vidéo ICI (cliquez sur le lien). A vous de vous faire une idée de ces sept minutes très forte en émotion qui sont subitement tombées en plein milieu d’un match au sommet de son intensité.

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A la suite de cette vidéo, l’auditoire entier ayant religieusement respecté la minute de silence revient subitement dans le match, les français ont résisté aux assauts russe en infériorité numérique et il ne reste qu’une minute et trente secondes de jeux. Une minute et trente seconde avant un exploit sportif historique. Puis une seule minutes, puis trente seconde, puis dix et enfin, enfin, la sirène retentit dans l’arène, la guerre est finit, les guerriers se congratulent, les vainqueurs se sautent dans les bras alors que les perdants, en état de choc, se contentent de tourner en rond le regard perdu, l’outsider à la quatorzième place au classement mondial vient de défère la première nation mondiale, la France vient de gagner la Russie en hockey sur glace.

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 Les clients du bar sont abasourdis, outre la fin de l’invincibilité de leur équipe depuis 2011 ce match possédait une tout autre importance, il avait lieu le jour de la fête de la victoire. Il était presque impossible pour les russes de le perdre mais ce soir là l’impossible ne fut pas français.

Ces athlètes ont donné tout ce qu’ils avaient et ne ce sont jamais dit que la partie était perdue d’avance, ils y ont crus jusqu’au bout -et nous ont par ailleurs fait croire à nous aussi jusqu’au bout!- et ont prouvé que le sport est l’histoire d’une nuit, le hockey l’histoire de 60 minutes et que l’histoire sportive peut tout simplement se faire en une soirée.

Le shooter au couleurs russes eu un agréable goût sucré.

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 Cette journée fut d’abord très instructive car elle nous a permit de mettre à jour l’instinct véritablement patriotique du peuple russe et la soirée fut joviale et donna lieu à une très longue nuit.

 

Pour les photos de ce jour de victoire il faudra encore attendre un petit jour de plus, internet est capricieux à la résidence depuis quelques jours.. Mais une chose est sûre, elles seront toujours au même endroit : http://tioumenmesuivephotos.tumblr.com/

 

 


Bonne fête de la victoire à tous à toutes !

Bonne fête de la victoire à tous à toutes !